EXPERIENCIAS
Entrevista
lunes, 22 de marzo de 2021
jueves, 25 de febrero de 2016
Vivre
entre deux langues, vivre entre deux mondes
Entretien
avec Isabelle Alonso
Présentation
La
guerre civile espagnole a supposé un événement traumatique qui a
marqué un avant et un après dans la vie des Espagnols. En fait,
l'exode d'une grande partie de la population espagnole à la fin de
la guerre d'Espagne constitue la première migration importante au
XXe siècle en Europe occidentale.
L'exil
éloigne les personnes de leur famille, de leur manière de vivre, de
leurs croyances, de leur langue, de leur culture. Le critique Edward
W. Said dans son essai Reflections
on Exil explique
que l'exil est un phénomène terrible à expérimenter et qu'on ne
peut jamais surpasser sa tristesse essentielle :
Exile is
strangely compelling to think about but terrible to experience. It is
the unjealable rift forced between a human being and a native place,
between the self and its true homme : its essential sadness can
never be surmounted.1
Liée
à la question de l'exil se trouve la question de l'identité.
L’étranger éprouve la difficulté d'affirmer et de conformer son
identité à cause de la violence de l’expulsion de sa terre
natale.
Dans
cette interview, nous avons l’opportunité d’échanger avec
l'écrivaine Isabelle Alonso, fille d'exilés espagnols, témoignage
vivant de toutes les conséquences que produit le déracinement, la
rupture violente avec le pays d'origine. Alonso est une grande femme
de lettre, mais il s’agit ici de nous concentrer tout
particulièrement sur son livre
L'Exil est mon pays.
Dans
ce livre, Isabelle Alonso raconte l'histoire d'Angustias et de sa
famille. La protagoniste nous montre son expérience comme fille
d'exilés espagnols. Mais il est important de souligner que cette
histoire personnelle de la famille Alcalá, est, en réalité, une
histoire commune. Celle de tous les Espagnols qui ont lutté pour la
République Espagnole et contre le franquisme, l'histoire de ceux qui
ont dû tout abandonner : leurs vies, leur terre, leur langue,
leur culture. Elle est aussi l'histoire de tous ces enfants d'exilés
espagnols qui ont subit les conséquences de naître étrangers dans
leurs propre pays. C'est un récit qui nous concerne tous, et c’est
pour cette raison que nous aimerions profiter de cette interview pour
mieux comprendre son histoire, notre histoire.
Entretien
avec Isabelle Alonso
– Les livres et les essais, que vous avez écrit
avant du livre L’Exil
est mon pays,
sont composés de thématiques féministes ; par exemple, Roman
à l’eau de bleu
nous présente un monde où les femmes ont toujours eu le pouvoir et
où les hommes doivent lutter pour l’égalité ; dans
Filigrane aussi,
un livre à sept voix féminines, entre autres. Mais après L’Exil
est mon pays, on
trouve de nouvelles thématiques, plutôt autobiographiques comme
dans Maman ou
Fille de Rouge.
Pourquoi
avez-vous eu besoin de raconter cette histoire de la famille Alcalà ?
Une histoire qu’on pourrait placer dans le genre de
l’autobiographie fictive. Pourquoi avez-vous décidé d’utiliser
un personnage fictif ?
– Dans son livre Adieu,
vive clarté…,
Jorge Semprun nous raconte son expérience de l’exil, il nous
explique que la guerre civile a marqué un avant et un après dans sa
vie et dans la vie de tous les Espagnols. Bien que toute l’Europe
vivait une situation difficile, nous pouvons affirmer que pour les
Espagnols, la guerre civile était leur guerre, « nuestra
guerra » :
J’avais
quinze ans, la guerre d’Espagne était perdue.
Nuestra
guerra : nous employions toujours ce pronom possessif pour
nommer la guerre civile. « Notre guerre », sans doute
pour la distinguer de toutes les autres guerres de l’Histoire.
Comment d’ailleurs la comparer aux autres guerres de l’histoire ?
C’était impensable.2
Partagez-vous
les mêmes sentiments envers la guerre d’Espagne ? Dans quelle
mesure la guerre d’Espagne a-t-elle conditionné votre vie - même
si, au contraire de Jorge Semprun, vous ne l’avez pas vécu
personnellement ? Jusqu’à quel point un événement qu’on n’a
pas vécu directement peut avoir un pouvoir si grand au point de
marquer et d’orienter toute notre vie ? Et, plus concrètement,
en ce moment, dans votre vie actuelle, est-ce que cela perdure et
conditionne votre vie ? Est-ce qu’il s’agit d’une chose
qu’on ne peut jamais surmonter ? Est-ce transcendant à votre
existence ?
– Dans son essai Nous
et les Autres,
Tzvetan Todorov parle d’une sensation qui, d’après mon analyse,
est une constante chez beaucoup de victimes de guerre, je me réfère
à « la peur d’avoir peur »3.
Ainsi, dans votre roman, quand Angustias décrit tout ce que sa
famille a perdu, sa ville, sa langue, ses amis, ses chansons, elle
atteint une autre perte : la perte de la peur.
Peur des
flics, des curés, des militaires, de ceux qui détiennent le pouvoir
de ruiner votre vie pour un regard, pour une parole. Peur de se
trahir, de dire le mauvais mot au mauvais moment, peur des mouchards,
de l'arrestation, des coups, de la prison, des risques qu'on fait
prendre à ceux qu'on aime. Peur familière, apprivoisée, partagée.
Peur générale.4
En
même temps, changer de pays induit un changement de peur, parce
qu'on doit se construire une nouvelle vie sans rien dans les poches.
Mais ce n’est pas exactement « sans rien », parce qu'on
a un passé qu'on ne peut pas oublier, qu'on ne peut pas effacer mais
qu'on doit cacher pour pouvoir survivre. Votre famille arrive en
France en utilisant des faux passeports. Quelles sont les difficultés
qu'entraîne le fait de commencer une nouvelle vie en partant d'un
mensonge ? Est-ce que le système établi nous permet d’oublier
la peur ?
– Selon le sociologue Smaïn Laacher, « l'étranger,
c'est celui qui n'est pas là depuis le début »5.
Jusqu’à quel point les étrangers de la deuxième génération
ressentent cette conception de l'étrangeté ? Le terme
d'étranger de la deuxième génération, fait déjà penser qu'il
s'agit d'une réplique de la génération antérieure mais, en
réalité, les différences entre une génération et une autre sont
plus grandes que les similitudes. Et c’est la même chose quant aux
différences qu'ils expérimentent entre leur propre réalité et la
réalité du pays d'accueil, pays dans lequel ils sont nés, mais
dont ils ne font pas partie totalement.
– Votre roman est raconté du point de vue d'une
petite fille. Pour elle la conscience de posséder deux langues du
fait d'être étrangère n'est pas encore très claire ni accessible.
En effet, alors qu’elle est invitée chez son amie Marine, elle se
trouve visiblement contrariée de voir que la mère de Marine utilise
la langue du dehors, le français, à l'intérieur de la maison. La
protagoniste traduit cette situation comme un exemple de méchanceté
et de haine envers les enfants. C'est à partir de cet épisode que
nous comprenons mieux comment le bilinguisme se développe dans son
monde, dans ses deux mondes. Angustias ne le conçoit pas comme une
chose unique en elle, comme un phénomène en étroite relation avec
sa condition d'étrangère, mais comme quelque chose d'universel.
Dans sa conscience tout le monde a une langue réservée à l'usage
de la maison et une autre langue réservée à l'extérieur.
Pouvez-vous nous parler de cette géographie de la langue ?
Comment les langues sont capables de produire plusieurs mondes chez
une même personne ?
– En ce qui concerne Libertad et Ángel, les parents
d'Angustias, ce sont deux personnages qui ont beaucoup de force.
Libertad possède toutes les qualités qu'une mère doit avoir pour
faire fonctionner une famille avec peu de ressources : elle
organise la maison, elle sait négocier, elle ne permet pas que ses
enfants souffrent d'aucun manque, ni physique ni psychologique,
malgré la situation difficile. Et Ángel est une personne qui a
lutté toute sa vie pour ses idéaux, même si cette lutte a pu avoir
des conséquences néfastes comme la prison, l'exil ou même la mort.
Ce sont deux personnes résistantes et orgueilleuses mais qui se
révèlent fragiles dans quelques circonstances, comme par exemple
quand elles doivent parler français. Selon la langue qu'elles
utilisent, elles peuvent se montrer fortes, capables de tout, ou bien
elles peuvent paraître maladroites et parfois même ridicules et
comiques. Quelles forces et quelles faiblesses peuvent donc entraîner
le fait d'utiliser une langue déterminée dans un lieu et dans un
contexte concret ? La langue, peut-elle être un bouclier mais
aussi peut-elle nous affaiblir, nous laisser sans protection ?
– Dans le livre Le
partage des mots,
Claude Esteban nous explique qu'il n'était pas capable de vivre avec
l'arbitraire du signe.
Je me
souviens encore de la perplexité où me plongea le fait que ce petit
objet avec lequel je piquais un morceau de viande, cet ustensile si
familier, si digne d'attention au regard d'un enfant, répond à la
fois au nom de tenedor
et de fourchette. Je l'admettais, sans plus ; je ne pouvais, en
dépit de mon bon vouloir, y croire tout à fait. Quelque chose
répugnait en moi à cet exercice, pourtant anodin, d'homologie
translinguistique.6
En
fait, à cause de cette dualité du langage, Esteban subit un
véritable déracinement dans sa recherche du Moi, il se retrouve
sans fondement et comme démembré. L'auteur espère que le langage
soit un lieu unique qui lui donne une stabilité psychique et morale
du réel.
Comment
l'arbitraire du signe linguistique se répercute sur votre conception
du langage, et plus largement, du monde ? Dans le cas d'Esteban,
il trouve un espace où il se sent confortable en s'exprimant à
travers la poésie. Il va comprendre qu'il ne s'agit pas de parler
une langue concrètement mais de laisser la langue parler. Où se
trouve votre espace confortable ? Comment avez-vous trouvé
votre équilibre de vie avec cette dualité du langage ?
Maintenant,
nous aimerions parler de l'importance de l'onomastique dans votre
roman. Le prénom constitue un élément très important pour l'être
humain, il lui octroie une identité et le distingue du reste de
personnes. Anciennement, les personnes n'avaient pas de noms de
famille puisque le prénom, parfois accompagné d'un adjectif, était
suffisant pour les distinguer. À mesure que les sociétés ont
commencé à se développer et à croître, et avec l'apparition de
l'État qui exigeait le contrôle de la société, il est devenu
nécessaire une distinction plus spécifique de chaque personne. Un
prénom et un nom de famille qui facilitaient son identification.
Dans ce roman qui constitue une recherche de l'identité, pourquoi
avez-vous décidé de créer des personnages avec des prénoms si
symboliques ? Nous voyons qu'il y a aussi une dualité des
prénoms. Angustias et ses frères ont deux types de prénoms :
l'officiel et le prénom affectueux inventé par leur père.
À
la fin de votre roman, la protagoniste accepte le fait que sa vie
aura toujours lieu entre deux mondes, que son identité sera toujours
double, hybride, multiculturelle, transculturée, et pour cela, elle
s'identifie à tous les exilés, à tous ceux qui ont la conviction
intime d'être différents, mais également de posséder quelque
chose en plus que les autres. Est-ce aujourd’hui encore, votre
sentiment ?
Pour
finir, croyez-vous que maintenant, dans le monde de la globalisation,
la vision qu'on a de l'Autre, de l'étranger, du différent, a
changé ?
Conclusion
.................................................................................
Bibliographie
Alonso,
Isabelle, L'Exil
est mon pays,
Paris, Éditions Héloïse d'Ormesson, 2006.
Esteban,
Claude, Le
partage des mots,
Paris, Éditions Gallimard, 1990.
Said,
Edward W., Reflections
on Exile
and other essays, Harvard
University Press, Cambridge, Massachusetts, Second printing 2001.
Semprun,
Jorge, Adieu,
vive clarté...,
Paris, Éditions Gallimard, 1998.
Todorov,
Tzvetan, Nous
et les autres, La réflexion française sur la diversité humaine,
Paris, Éditions du Seuil, 1989.
Migrants :
la riposte humanitaire,
table ronde organisée le 27 septembre 2012, animée par Thierry
Brigaud, président de Médecins du Monde.
http://humanitaire.revues.org/1405?lang=en#ftn1
1Said,
Edward W., Reflections on Exile and
other essays, Harvard University
Press, Cambridge, Massachusetts, Second printing 2001
2Semprun,
Jorge, Adieu, vive clarté..., Paris, Éditions Gallimard,
1998, p.14
3Todorov,
Tzvetan, Nous et les autres, La réflexion française sur la
diversité humaine, Paris,
Éditions du Seuil, 1989, p.8.
4Alonso,
Isabelle, L'Exil est mon pays, Paris, Éditions Héloise
d'Ormesson, 2006, p.13.
5Migrants :
la riposte humanitaire, table ronde organisée le 27 septembre
2012, animée par Thierry Brigaud, président de Médecins du Monde.
http://humanitaire.revues.org/1405?lang=en#ftn1
6Esteban,
Claude, Le partage des mots, Gallimard, Paris, 1990, p.31-32.
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