jueves, 25 de febrero de 2016


Vivre entre deux langues, vivre entre deux mondes
Entretien avec Isabelle Alonso


Présentation
La guerre civile espagnole a supposé un événement traumatique qui a marqué un avant et un après dans la vie des Espagnols. En fait, l'exode d'une grande partie de la population espagnole à la fin de la guerre d'Espagne constitue la première migration importante au XXe siècle en Europe occidentale.
L'exil éloigne les personnes de leur famille, de leur manière de vivre, de leurs croyances, de leur langue, de leur culture. Le critique Edward W. Said dans son essai Reflections on Exil explique que l'exil est un phénomène terrible à expérimenter et qu'on ne peut jamais surpasser sa tristesse essentielle :

Exile is strangely compelling to think about but terrible to experience. It is the unjealable rift forced between a human being and a native place, between the self and its true homme : its essential sadness can never be surmounted.1

Liée à la question de l'exil se trouve la question de l'identité. L’étranger éprouve la difficulté d'affirmer et de conformer son identité à cause de la violence de l’expulsion de sa terre natale.

Dans cette interview, nous avons l’opportunité d’échanger avec l'écrivaine Isabelle Alonso, fille d'exilés espagnols, témoignage vivant de toutes les conséquences que produit le déracinement, la rupture violente avec le pays d'origine. Alonso est une grande femme de lettre, mais il s’agit ici de nous concentrer tout particulièrement sur son livre L'Exil est mon pays.
Dans ce livre, Isabelle Alonso raconte l'histoire d'Angustias et de sa famille. La protagoniste nous montre son expérience comme fille d'exilés espagnols. Mais il est important de souligner que cette histoire personnelle de la famille Alcalá, est, en réalité, une histoire commune. Celle de tous les Espagnols qui ont lutté pour la République Espagnole et contre le franquisme, l'histoire de ceux qui ont dû tout abandonner : leurs vies, leur terre, leur langue, leur culture. Elle est aussi l'histoire de tous ces enfants d'exilés espagnols qui ont subit les conséquences de naître étrangers dans leurs propre pays. C'est un récit qui nous concerne tous, et c’est pour cette raison que nous aimerions profiter de cette interview pour mieux comprendre son histoire, notre histoire.


Entretien avec Isabelle Alonso

Les livres et les essais, que vous avez écrit avant du livre L’Exil est mon pays, sont composés de thématiques féministes ; par exemple, Roman à l’eau de bleu nous présente un monde où les femmes ont toujours eu le pouvoir et où les hommes doivent lutter pour l’égalité ; dans Filigrane aussi, un livre à sept voix féminines, entre autres. Mais après L’Exil est mon pays, on trouve de nouvelles thématiques, plutôt autobiographiques comme dans Maman ou Fille de Rouge.
Pourquoi avez-vous eu besoin de raconter cette histoire de la famille Alcalà ? Une histoire qu’on pourrait placer dans le genre de l’autobiographie fictive. Pourquoi avez-vous décidé d’utiliser un personnage fictif ?







Dans son livre Adieu, vive clarté…, Jorge Semprun nous raconte son expérience de l’exil, il nous explique que la guerre civile a marqué un avant et un après dans sa vie et dans la vie de tous les Espagnols. Bien que toute l’Europe vivait une situation difficile, nous pouvons affirmer que pour les Espagnols, la guerre civile était leur guerre, « nuestra guerra » :

 J’avais quinze ans, la guerre d’Espagne était perdue.
Nuestra guerra : nous employions toujours ce pronom possessif pour nommer la guerre civile. « Notre guerre », sans doute pour la distinguer de toutes les autres guerres de l’Histoire. Comment d’ailleurs la comparer aux autres guerres de l’histoire ? C’était impensable.2

Partagez-vous les mêmes sentiments envers la guerre d’Espagne ? Dans quelle mesure la guerre d’Espagne a-t-elle conditionné votre vie - même si, au contraire de Jorge Semprun, vous ne l’avez pas vécu personnellement ? Jusqu’à quel point un événement qu’on n’a pas vécu directement peut avoir un pouvoir si grand au point de marquer et d’orienter toute notre vie ? Et, plus concrètement, en ce moment, dans votre vie actuelle, est-ce que cela perdure et conditionne votre vie ? Est-ce qu’il s’agit d’une chose qu’on ne peut jamais surmonter ? Est-ce transcendant à votre existence ?







Dans son essai Nous et les Autres, Tzvetan Todorov parle d’une sensation qui, d’après mon analyse, est une constante chez beaucoup de victimes de guerre, je me réfère à « la peur d’avoir peur »3. Ainsi, dans votre roman, quand Angustias décrit tout ce que sa famille a perdu, sa ville, sa langue, ses amis, ses chansons, elle atteint une autre perte : la perte de la peur.

Peur des flics, des curés, des militaires, de ceux qui détiennent le pouvoir de ruiner votre vie pour un regard, pour une parole. Peur de se trahir, de dire le mauvais mot au mauvais moment, peur des mouchards, de l'arrestation, des coups, de la prison, des risques qu'on fait prendre à ceux qu'on aime. Peur familière, apprivoisée, partagée. Peur générale.4

En même temps, changer de pays induit un changement de peur, parce qu'on doit se construire une nouvelle vie sans rien dans les poches. Mais ce n’est pas exactement « sans rien », parce qu'on a un passé qu'on ne peut pas oublier, qu'on ne peut pas effacer mais qu'on doit cacher pour pouvoir survivre. Votre famille arrive en France en utilisant des faux passeports. Quelles sont les difficultés qu'entraîne le fait de commencer une nouvelle vie en partant d'un mensonge ? Est-ce que le système établi nous permet d’oublier la peur ?









Selon le sociologue Smaïn Laacher, « l'étranger, c'est celui qui n'est pas là depuis le début »5. Jusqu’à quel point les étrangers de la deuxième génération ressentent cette conception de l'étrangeté ? Le terme d'étranger de la deuxième génération, fait déjà penser qu'il s'agit d'une réplique de la génération antérieure mais, en réalité, les différences entre une génération et une autre sont plus grandes que les similitudes. Et c’est la même chose quant aux différences qu'ils expérimentent entre leur propre réalité et la réalité du pays d'accueil, pays dans lequel ils sont nés, mais dont ils ne font pas partie totalement.









Votre roman est raconté du point de vue d'une petite fille. Pour elle la conscience de posséder deux langues du fait d'être étrangère n'est pas encore très claire ni accessible. En effet, alors qu’elle est invitée chez son amie Marine, elle se trouve visiblement contrariée de voir que la mère de Marine utilise la langue du dehors, le français, à l'intérieur de la maison. La protagoniste traduit cette situation comme un exemple de méchanceté et de haine envers les enfants. C'est à partir de cet épisode que nous comprenons mieux comment le bilinguisme se développe dans son monde, dans ses deux mondes. Angustias ne le conçoit pas comme une chose unique en elle, comme un phénomène en étroite relation avec sa condition d'étrangère, mais comme quelque chose d'universel. Dans sa conscience tout le monde a une langue réservée à l'usage de la maison et une autre langue réservée à l'extérieur. Pouvez-vous nous parler de cette géographie de la langue ? Comment les langues sont capables de produire plusieurs mondes chez une même personne ?










En ce qui concerne Libertad et Ángel, les parents d'Angustias, ce sont deux personnages qui ont beaucoup de force. Libertad possède toutes les qualités qu'une mère doit avoir pour faire fonctionner une famille avec peu de ressources : elle organise la maison, elle sait négocier, elle ne permet pas que ses enfants souffrent d'aucun manque, ni physique ni psychologique, malgré la situation difficile. Et Ángel est une personne qui a lutté toute sa vie pour ses idéaux, même si cette lutte a pu avoir des conséquences néfastes comme la prison, l'exil ou même la mort. Ce sont deux personnes résistantes et orgueilleuses mais qui se révèlent fragiles dans quelques circonstances, comme par exemple quand elles doivent parler français. Selon la langue qu'elles utilisent, elles peuvent se montrer fortes, capables de tout, ou bien elles peuvent paraître maladroites et parfois même ridicules et comiques. Quelles forces et quelles faiblesses peuvent donc entraîner le fait d'utiliser une langue déterminée dans un lieu et dans un contexte concret ? La langue, peut-elle être un bouclier mais aussi peut-elle nous affaiblir, nous laisser sans protection ?









Dans le livre Le partage des mots, Claude Esteban nous explique qu'il n'était pas capable de vivre avec l'arbitraire du signe.

Je me souviens encore de la perplexité où me plongea le fait que ce petit objet avec lequel je piquais un morceau de viande, cet ustensile si familier, si digne d'attention au regard d'un enfant, répond à la fois au nom de tenedor et de fourchette. Je l'admettais, sans plus ; je ne pouvais, en dépit de mon bon vouloir, y croire tout à fait. Quelque chose répugnait en moi à cet exercice, pourtant anodin, d'homologie translinguistique.6

En fait, à cause de cette dualité du langage, Esteban subit un véritable déracinement dans sa recherche du Moi, il se retrouve sans fondement et comme démembré. L'auteur espère que le langage soit un lieu unique qui lui donne une stabilité psychique et morale du réel.
Comment l'arbitraire du signe linguistique se répercute sur votre conception du langage, et plus largement, du monde ? Dans le cas d'Esteban, il trouve un espace où il se sent confortable en s'exprimant à travers la poésie. Il va comprendre qu'il ne s'agit pas de parler une langue concrètement mais de laisser la langue parler. Où se trouve votre espace confortable ? Comment avez-vous trouvé votre équilibre de vie avec cette dualité du langage ?









Maintenant, nous aimerions parler de l'importance de l'onomastique dans votre roman. Le prénom constitue un élément très important pour l'être humain, il lui octroie une identité et le distingue du reste de personnes. Anciennement, les personnes n'avaient pas de noms de famille puisque le prénom, parfois accompagné d'un adjectif, était suffisant pour les distinguer. À mesure que les sociétés ont commencé à se développer et à croître, et avec l'apparition de l'État qui exigeait le contrôle de la société, il est devenu nécessaire une distinction plus spécifique de chaque personne. Un prénom et un nom de famille qui facilitaient son identification. Dans ce roman qui constitue une recherche de l'identité, pourquoi avez-vous décidé de créer des personnages avec des prénoms si symboliques ? Nous voyons qu'il y a aussi une dualité des prénoms. Angustias et ses frères ont deux types de prénoms : l'officiel et le prénom affectueux inventé par leur père.







À la fin de votre roman, la protagoniste accepte le fait que sa vie aura toujours lieu entre deux mondes, que son identité sera toujours double, hybride, multiculturelle, transculturée, et pour cela, elle s'identifie à tous les exilés, à tous ceux qui ont la conviction intime d'être différents, mais également de posséder quelque chose en plus que les autres. Est-ce aujourd’hui encore, votre sentiment ?







Pour finir, croyez-vous que maintenant, dans le monde de la globalisation, la vision qu'on a de l'Autre, de l'étranger, du différent, a changé ?





Conclusion
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Bibliographie

Alonso, Isabelle, L'Exil est mon pays, Paris, Éditions Héloïse d'Ormesson, 2006.
Esteban, Claude, Le partage des mots, Paris, Éditions Gallimard, 1990.
Said, Edward W., Reflections on Exile and other essays, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, Second printing 2001.
Semprun, Jorge, Adieu, vive clarté..., Paris, Éditions Gallimard, 1998.
Todorov, Tzvetan, Nous et les autres, La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Éditions du Seuil, 1989.


Migrants : la riposte humanitaire, table ronde organisée le 27 septembre 2012, animée par Thierry Brigaud, président de Médecins du Monde. http://humanitaire.revues.org/1405?lang=en#ftn1
1Said, Edward W., Reflections on Exile and other essays, Harvard University Press, Cambridge, Massachusetts, Second printing 2001
2Semprun, Jorge, Adieu, vive clarté..., Paris, Éditions Gallimard, 1998, p.14
3Todorov, Tzvetan, Nous et les autres, La réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p.8.
4Alonso, Isabelle, L'Exil est mon pays, Paris, Éditions Héloise d'Ormesson, 2006, p.13.
5Migrants : la riposte humanitaire, table ronde organisée le 27 septembre 2012, animée par Thierry Brigaud, président de Médecins du Monde. http://humanitaire.revues.org/1405?lang=en#ftn1

6Esteban, Claude, Le partage des mots, Gallimard, Paris, 1990, p.31-32.